Recruter un commercial dans un bureau d'études, et pourquoi ça rate presque toujours
Sur les cinq activités officielles du chargé d'affaires, une seule fait entrer des affaires nouvelles, et c'est la seule qui n'a jamais de date. Pourquoi l'arbitrage se fait toujours dans le même sens, et le test à dix minutes qui tranche.
Il y a un moment, dans la vie d'une structure d'ingénierie, où la question tombe toujours de la même façon. Le carnet est correct, les équipes tournent, et pourtant quelque chose ne va pas : personne n'a la moindre idée de ce qu'il y aura dedans dans six mois. Les affaires arrivent, mais elles arrivent parce qu'un architecte a pensé à vous, parce qu'une échéance réglementaire est tombée, parce qu'un ancien client est revenu. Elles arrivent, et vous n'y êtes pour rien.
Le réflexe, à ce moment-là, est presque universel : on recrute un chargé d'affaires.
C'est une décision rationnelle, prise par des gens sérieux, et elle échoue beaucoup plus souvent qu'elle ne réussit. Pas par malchance, et pas parce que la personne recrutée était mauvaise. Elle échoue pour une raison qui est écrite noir sur blanc dans la définition même du poste.
Le poste que vous ouvrez contient déjà sa propre défaite
Regardez ce que recouvre officiellement le métier. Le référentiel de la certification Chargé d'affaires BTP, enregistré au Répertoire national des certifications professionnelles, décrit cinq activités : gérer la relation commerciale, conduire l'avant-projet et élaborer une offre technique et commerciale, gérer et suivre le projet de travaux, manager l'équipe projet, accompagner la stratégie numérique de l'entreprise.
Cinq blocs. Une seule personne.
Une seule de ces cinq activités consiste à faire entrer des affaires qui n'existent pas encore. Les quatre autres consistent à traiter des affaires qui existent déjà. Et ces quatre-là ont toutes une chose que la première n'a pas : une date.
Un chiffrage est attendu vendredi. Une réunion de chantier est mardi à 9 heures. Un rendu de phase est contractuel. La prospection, elle, n'est attendue par personne, jamais, à aucune date. Elle est la seule ligne de la fiche de poste que l'on peut repousser sans que quiconque s'en aperçoive avant plusieurs mois.
Alors elle est repoussée. Pas par paresse, et pas par mauvaise volonté. Par arbitrage.
L'arbitrage se fait tout seul, et il se fait toujours dans le même sens
Mettez-vous à la place de la personne que vous venez de recruter. Un lundi matin, elle a deux choses devant elle : une offre à remettre pour un client qui attend, et quinze appels à passer à des entreprises qui ne l'attendent pas.
La première est facturable, mesurable, et son absence se verrait dans la journée. La seconde ne produira rien de visible avant des semaines, et personne ne le remarquera si elle n'est pas faite.
Le choix n'en est pas un. Il se fait tout seul, tous les lundis, et au bout de six mois vous avez recruté un excellent ingénieur d'affaires qui ne prospecte pas. Ce qui est exactement la situation que vous vouliez résoudre, avec un salaire de plus.
Le pire est que ça ne se voit pas immédiatement. Tant que la commande rentre, l'absence de prospection ressemble à une organisation qui fonctionne.
Pourquoi ce mécanisme frappe plus fort en ce moment
Deux choses se superposent sur ce marché.
La première est structurelle. Une part importante de la demande en ingénierie énergétique ne vient pas d'un besoin qui monte doucement, elle vient d'une date. L'article L. 233-1 du code de l'énergie impose un audit énergétique tous les quatre ans à toute entreprise dont la consommation annuelle moyenne atteint 2,75 gigawattheures. Une échéance de ce type ne crée pas un marché régulier, elle crée une vague : tout le monde vous appelle avant, personne ne vous appelle après. Et le lendemain de l'échéance, vous découvrez que vos équipes étaient trop occupées pour préparer la suite.
La seconde est conjoncturelle. Le baromètre de printemps 2026 de Syntec-Ingénierie décrit un secteur qui, selon ses propres mots, « tient, mais marque le pas » : production en repli de 0,7 % au premier trimestre 2026 après une année 2025 en hausse de 5,2 %, et des situations très inégales d'une structure à l'autre, avec 39 % des entreprises en croissance, 32 % stables et 29 % en baisse. Les carnets sont à 10,2 mois de chiffre d'affaires assuré, en amélioration par rapport à l'automne précédent.
Dix mois de visibilité, c'est confortable. C'est aussi exactement ce qui fait que rien ne brûle, donc que rien ne change. La prospection commence à manquer au moment précis où il est trop tard pour la commencer.
Ce qui marche, et ce n'est pas un secret
La seule chose qui règle ce problème, c'est de séparer les deux fonctions. Pas de les confier à deux personnes de la même équipe, où le même arbitrage se rejouera. De les séparer vraiment : d'un côté ceux qui produisent, de l'autre une capacité dont la seule mesure est le nombre de conversations ouvertes avec des gens qui ne vous connaissent pas.
Ça peut se faire en interne, à une condition rarement tenue : que la personne n'ait aucune responsabilité de production, aucune, même en renfort exceptionnel. Le jour où elle en prend une, le mécanisme redémarre.
Ça peut se faire à l'extérieur, et c'est notre métier, donc considérez que nous ne sommes pas neutres sur ce point.
Le test qui tranche, et qui ne demande rien à personne
Avant d'arbitrer, faites ceci. Reprenez vos cinq dernières affaires signées, et pour chacune, écrivez qui l'a amenée.
Si les cinq ont été amenées par quelqu'un dont le métier est aussi de produire, vous n'avez pas un problème de volume commercial. Vous avez un problème de structure, et recruter une sixième personne qui produit ne le résoudra pas.
Si deux ou trois viennent d'ailleurs, d'une campagne, d'un événement, d'une démarche construite, alors votre machine existe déjà et il s'agit seulement de l'alimenter mieux. Ce n'est pas la même décision, et ce n'est pas le même budget.
Ce test prend dix minutes, il ne coûte rien, et il vous dira lequel des deux problèmes vous avez avant que quiconque essaie de vous vendre quoi que ce soit.
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